À Dhar El Mehraz : Khair-Eddine repensé, relu, réentendu

À Dhar El Mehraz : Khair-Eddine repensé, relu, réentendu

Hicham TOUATI 

Trente ans après sa disparition, Mohammed Khair-Eddine continue de fasciner, d’interroger et de provoquer la pensée. La Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Dhar El Mehraz de Fès a consacré à l’écrivain une journée d’étude mémorable, organisée par le laboratoire Dialogiques-LACuDis, où universitaires, écrivains, doctorants, masterants et représentants des médias ont comblé une salle attentive, impressionnée par la puissance des communications et la stature intellectuelle des intervenants.

La commémoration du trentième anniversaire de la disparition de Mohammed Khair-Eddine a pris, mardi 09 décembre 2025, les allures d’un hommage profond, lucide et vibrant. La Faculté des Lettres Dhar El Mehraz de Fès, en partenariat avec le laboratoire de recherche Dialogiques-LACuDis, a déroulé une journée d’étude d’une qualité rare, pensée comme un espace d’analyse, de transmission et de mémoire. Dès l’ouverture, le doyen de la Faculté, M. Mohamed Moubtassime, a rappelé la singularité absolue de l’auteur, « poète de la révolte et de la liberté », dont l’œuvre, audacieuse et tellurique, a transformé les conventions littéraires. Il a salué le laboratoire LACuDis pour son engagement « indéfectible » au service de la recherche et rendu hommage au Professeur Khalid Hadji, directeur du laboratoire, ainsi qu’au Professeur Abderrahim Kamal, coordonnateur scientifique de la journée, pour l’ampleur et la rigueur de cette organisation. Dans ses mots, l’événement s’inscrivait dans un double hommage : celui de Khair-Eddine, écrivain incandescent, et celui de Marc Gontard, universitaire pionnier qui fut le premier, dès 1973, à faire entrer les textes maghrébins dans le champ académique en reconnaissant leur légitimité littéraire.

Le public, nombreux et exigeant, rassemblait des professeurs chevronnés, des doctorants, des masterants et des étudiants de toutes disciplines, ainsi que des journalistes dont le média universitaire: UniversitaTV. L’assistance, comble du début à la fin, traduisait une rare ferveur scientifique. On y sentait le désir d’écouter, de comprendre, de revisiter la langue khair-eddinienne, ses ruptures, ses violences, ses ivresses et sa dimension visionnaire. Pour le professeur et poète Khalid Hadji, l’événement constituait un acte fondamental : « Aujourd’hui, c’est une occasion de nous manifester en tant qu’enseignants, surtout que cet auteur est très important. Il a influencé une grande partie de la littérature moderne et contemporaine et il continue à le faire. » Il a tenu à remercier chaleureusement écrivains, romanciers, poètes, professeurs, doctorants et masterants ayant accepté de contribuer à cette rencontre intellectuelle. La tonalité de ses propos révélait une certitude : la vitalité khair-eddinienne demeure intacte, irréductible, inusable.

L’intervention du professeur Chakib Tazi, directeur du laboratoire CREDIF, fut l’un des temps forts de la matinée. Avec une écriture dense, sensible et d’une grande acuité analytique, il a proposé un parcours dans ce qu’il nomme « ses fascinations khair-eddiniennes ». À la question de savoir si l’on peut « fonder une œuvre sur sa propre ruine », il répond en observant chez Khair-Eddine une urgence vitale : « habiter le monde, c’est accepter de bâtir sur du vide », transformant le désastre en fondation créatrice. L’auteur d’Agadir, rappelle Tazi, incarne une révolte poétique dont l’énergie est inséparable de la revue Souffles et des combats intellectuels des années 1960. La langue khair-eddinienne, ajoute-t-il, s’élabore comme une guérilla, une écriture de l’excès, un cri qui transcende le réel castrateur et interroge jusqu’au territoire même de l’identité. Sa communication, structurée en trois axes, interrogeait la fragmentation du vers, la relation complexe de l’auteur à la langue française, et la possibilité cathartique de l’écriture comme instrument de renaissance. Une intervention à la fois exigeante et lumineuse, saluée par une salle captivée.

Parmi les interventions les plus inspirantes, celle du professeur Bernossis Saltani Senhaji a suscité de longs échanges. Avec clarté et passion, il a souligné que Mohammed Khair-Eddine n’a pas seulement inauguré une œuvre forte : il a fondé « la vraie littérature marocaine de langue française ». L’écrivain a compris très tôt, insiste-t-il, que la culture ne peut être vivante qu’à condition d’être « constamment libre et libérée de tout pouvoir : religieux, politique et de tout ce qui peut entraver sa démarche sauvage ». À ses yeux, Khair-Eddine est une source d’inspiration transversale, irradiant autant la littérature francophone marocaine que la littérature arabisante. Dans la salle, nombreux étaient ceux qui ont accueilli ces mots comme une reconnaissance du rôle de l’auteur dans la formation d’une esthétique littéraire nationale.

La présence de Mme Bernadette Rey Mimoso-Ruiz, professeure émérite des littératures comparées et francophones, a donné à l’événement une profondeur supplémentaire. Avec une émotion assumée, elle a rappelé que Khair-Eddine est, pour elle, « l’un des plus grands écrivains marocains, sinon le plus grand ». Sa communication, mêlant lecture personnelle et analyse comparée, établissait des liens inédits entre Khair-Eddine, Federico García Lorca et Pier Paolo Pasolini, trois poètes majeurs que rien n’a jamais vraiment domestiqués. Pour Mme Rey Mimoso-Ruiz, Khair-Eddine appartient à cette lignée des écrivains hors normes dont l’œuvre ne cesse de résister à l’interprétation définitive. Elle souligne que, malgré la méfiance de l’auteur envers le milieu universitaire, la journée a permis « de dépasser les contraintes universitaires pour aller au plus profond du texte », dans une véritable écoute poétique.

La professeure Oulhri a, quant à elle, ramené la parole au plus près des textes, notamment en étudiant les premières pages du dernier roman de Khair-Eddine, Il était une fois un vieux couple heureux. Elle a observé la manière dont le titre laisse croire à un conte merveilleux, avant que le récit ne montre que le bonheur, pour l’auteur, ne se conquiert pas dans le monde extérieur mais « en soi », dans une philosophie proche de l’épicurisme. Elle a souligné que l’œuvre de Khair-Eddine rebute parfois les lecteurs non avertis, tant sa langue est « ardente, dure, travaillée », et qu’elle demeure encore trop méconnue du grand public. Elle a conseillé avec conviction aux étudiants de lire les écrivains marocains francophones, africains, et les grands classiques français, afin de saisir la continuité et l’énergie des mondes littéraires.

Tout au long de la journée, les communications se sont succédé dans une atmosphère d’une densité remarquable. On y sentait à parts égales admiration, débat, recherche, émotion et fidélité à l’œuvre d’un écrivain qui n’a jamais fait de compromis. La conception scientifique de la journée, la diversité des approches, la qualité des intervenants et la maturité du public ont fait de cet hommage un moment rare où la littérature retrouvait son pouvoir d’interroger la liberté, la langue, l’exil, le réel, l’identité et le territoire.