Au Centre Iklîl, le Forum Jawahir Fès redonne vie au conte populaire marocain
Hicham TOUATI
Dans une soirée où la mémoire orale a retrouvé sa respiration première, le Forum Jawahir Fès pour la poésie, le développement et le patrimoine a organisé, vendredi 28 novembre 2025, au Centre culturel Iklîl, la première rencontre régionale du conte populaire. Un événement dense, chaleureux et profondément fédérateur, qui a réuni chercheurs, artistes, conteurs et familles autour d’un héritage marocain toujours vivant.
Il suffisait de franchir le seuil du Centre culturel Iklîl, ce soir-là, pour sentir que Fès s’apprêtait à vivre un moment singulier. La salle, pleine à craquer, réunissait un public multiple : universitaires, étudiants, enseignants, parents, enfants, passionnés ou simples curieux, tous animés par le même désir : retrouver ce que la modernité efface parfois, la chaleur d’un récit partagé, la vibration d’une voix, la profondeur d’un imaginaire transmis de génération en génération. C’est dans cette atmosphère expectante et joyeuse que le Forum Jawahir Fès a choisi de tenir son premier Moultaka régional du conte populaire, sous le thème : « Le conte populaire, un héritage culturel marocain », une thématique qui donnait au rendez-vous une portée identitaire évidente.
À ce stade précis, les propos de Mme Ikram BENIAICH, présidente du Forum Jawahir Fès, sont venus éclairer davantage la portée et la philosophie de ce choix. Dans une déclaration accordée à UniversitaTV, elle a souligné que « l’organisation de ce premier Moultaka régional répond à l’importance capitale du patrimoine culturel oral. Le conte populaire constitue un véritable pont entre les générations passées, présentes et futures ». Elle a ajouté que cette rencontre « permet à des universitaires et chercheurs d’explorer les dimensions historiques, éducatives et sociales du conte marocain, d’en présenter les significations et les multiples manifestations dans la société », avant de préciser que le Moultaka « accueille également des poètes et des conteurs dont l’art contribue à raviver la mémoire populaire ».
Ses propos ont offert au public une grille de lecture claire : ils n’assistaient pas simplement à un événement, mais à un acte de transmission culturelle.
Dès l’ouverture, la directrice du Centre Iklîl a exprimé le sens profond de la rencontre. Elle a rappelé que le centre accueillait ce soir-là « une part essentielle de notre histoire et de notre identité », célébrant un patrimoine riche « de valeurs, d’imaginaire et de sagesse ». Elle a insisté sur la nécessité de documenter un héritage « menacé d’effacement », d’encourager les chercheurs à approfondir l’étude de la culture orale, et de tisser un lien vivant entre l’expression écrite et l’expression fluide de la parole partagée.
La rencontre a pris une dimension encore plus profonde lorsque l’universitaire Chakib Tazi, professeur-chercheur à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah, a pris la parole. Son intervention, d’une grande finesse, a constitué l’un des moments forts de la soirée. Il a rappelé, lors d’une interview au micro d’UniversitaTV, que le patrimoine narratif marocain n’était pas seulement un ensemble de récits, mais « un élément essentiel de l’imaginaire collectif », un imaginaire fécond qui irrigue contes, mythes, légendes et histoires populaires. À ses yeux, le conte n’est pas une simple fiction : il est une architecture symbolique qui façonne « ce que nous appelons Tamghrabit », l’identité marocaine dans ce qu’elle a de plus enraciné et de plus ouvert.
Il en a souligné la fonction pédagogique, affirmant que le conte est un espace de transmission des valeurs fondatrices : bonté, beauté, bravoure, générosité, respect d’autruim, qui sont inscrites « dans l’histoire profonde du Maroc et toujours ouvertes à l’universel ». Avec une sincérité touchante, il a rappelé que de tels forums sont indispensables pour préserver ce socle culturel commun et éveiller chez les jeunes le sens de leur propre héritage.
Prenant la parole à la suite des interventions, Khadija Haïti, membre active du Forum Jawahir Fès, a rappelé à UniversitaTV que parler du conte populaire, c’est parler d’identité, de patrimoine matériel et immatériel, et d’un fil subtil reliant la mémoire aux pratiques culturelles actuelles.
Le chercheur Abderrahman Mellouli Idrissi, spécialiste du patrimoine fassi, a revisité l’histoire du conte à Fès, décrivant ses formes, ses mutations et les lieux où il prenait vie autrefois.
Quant à Amina Majdoub, inspectrice pédagogique centrale, elle a offert une incursion riche dans l’univers des récits amazighs, soulignant leur rôle essentiel dans la socialisation, la transmission et la préservation de la culture orale.
La soirée a ensuite cédé la place à la magie des voix et des gestes. Les enfants du Forum ont donné le ton par une « histoire du temps jadis » pleine d’innocence et de vivacité, avant que le conteur Tawfiq El Ghazi ne transporte l’assemblée dans un voyage narratif, du fondateur Moulay Idriss Ier à l’époque contemporaine. « Le patrimoine marocain est d’une richesse exceptionnelle, sous toutes ses formes matérielles et immatérielles », confiera-t-il à la fin de sa prestation, accueillie par des applaudissements chaleureusement mérités.
Les artistes Khadra Abdelhaq et Rachid Alaoui Mdaghri ont ensuite apporté une coloration poétique à la soirée, avant que l’événement ne se clôture par la signature du livre « Tariq Al-Wahda » de Mohamed Amqran El Hamdaoui, venant donner au Moultaka une dimension documentaire précieuse.
Lorsque les voix se sont tues et que la salle a commencé à se vider, un sentiment apaisé parcourait l’assemblée : celui d’avoir assisté à un moment rare, où le passé s’était invité avec élégance dans le présent. Le Forum Jawahir Fès et le Centre Iklîl ont remporté leur pari : faire du conte populaire non pas un vestige, mais une voix vivante, un souffle partagé, un chapitre essentiel de notre mémoire commune. Et chacun, en quittant les lieux, semblait porter en lui la même certitude : certaines histoires ne vieillissent jamais, il suffit de leur laisser un peu de lumière.












