Éducation et IA : le Sud global s’invite au cœur du débat mondial

Éducation et IA : le Sud global s’invite au cœur du débat mondial

Hicham TOUATI 

Réunis à Fès, experts et décideurs venus de plusieurs continents ont ouvert, sous l’impulsion de la Fondation Tamkine et avec l’appui de l’Université euro-méditerranéenne (Euromed), un pré-sommet affilié à l’India–AI Impact Summit 2026. Objectif : faire basculer l’intelligence artificielle d’un facteur de fracture vers un “dividende” éducatif, en plaçant l’équité, la gouvernance et la formation des enseignants au cœur du débat.

Mercredi 21 janvier 2026, à l’UEMF, une formule revient comme un fil rouge : transformer une inquiétude mondiale en horizon partagé. Dans l’amphithéâtre – et au-delà, grâce à un format hybride – universitaires, experts et acteurs institutionnels nationaux et internationaux se sont retrouvés autour d’un même dilemme : l’intelligence artificielle peut-elle être autre chose qu’un accélérateur d’inégalités dans l’éducation ? La Fondation Tamkine pour l’excellence et la créativité en a fait le cœur d’un forum de haut niveau, conçu comme un pré-sommet en amont du Sommet Inde–IA Impact 2026, prévu les 19 et 20 février à New Delhi.

Le choix de l’université Euromed de Fès n’a rien d’un simple décor. Il a été pensé comme une prise de parole. “Nous nous retrouvons à un moment charnière où l’intelligence artificielle n’est plus une promesse à venir, mais une dynamique en pleine accélération”, a insisté le président de la Fondation Tamkine, Abdelilah Kadili, dans son allocution d’ouverture. L’IA, a-t-il rappelé, “recompose les économies, redéfinit les compétences et transforme en profondeur l’architecture même du savoir”, mais son expansion s’accompagne de “risques de fragmentation, d’exclusion et de déséquilibre”. L’enjeu, dès lors, est clairement posé : faire en sorte que l’IA devienne “un levier de progrès partagé, et non un nouveau facteur d’inégalités”.

La rencontre, placée sous le thème “De la fracture de l’IA au dividende de l’IA : une feuille de route portée par le Sud global pour démocratiser l’intelligence artificielle dans l’éducation”, s’attaque à des questions très concrètes : leadership, cohérence des politiques publiques, gouvernance de confiance, infrastructures, autonomisation des enseignants, et développement du capital humain à grande échelle. Autrement dit : comment éviter que l’école ne devienne le miroir technologique des déséquilibres du monde, où certains apprennent plus vite parce qu’ils sont mieux équipés, mieux connectés, mieux formés, mieux accompagnés.

Ce pré-sommet ne se veut pas un exercice de style. “Nous n’avons pas organisé ce pré-Sommet pour ajouter un rendez-vous de plus à un agenda international déjà saturé”, a martelé M. Kadili. “Aujourd’hui, s’informer ne suffit plus (…) Il nous faut contribuer, bâtir, apporter notre pierre à l’édifice collectif.” Derrière les formules, une idée : le Sud global ne veut plus être un terrain d’application des solutions conçues ailleurs, mais un espace de proposition, d’expérimentation et d’orientation.

L’Université euro-méditerranéenne de Fès, partenaire de l’événement, joue ici un rôle de relai institutionnel et symbolique. Dans un contexte où l’innovation technologique se raconte souvent depuis les capitales du Nord, accueillir ce débat dans une université marocaine revient à redessiner la géographie de la discussion. “Le choix d’un cadre universitaire pour abriter ce dialogue n’a rien d’anodin : il est, au contraire, hautement symbolique”, a souligné M. Kadili, remerciant Euromed pour son “hospitalité et son partenariat” qui “rendent ce moment possible”. Le format hybride, enfin, élargit la salle au-delà des murs, dans l’esprit même de l’inclusion revendiquée : faire circuler les idées, associer des voix éloignées des centres traditionnels de décision, et donner de la consistance à une ambition souvent proclamée mais rarement organisée.

Dans les échanges, une voix pèse particulièrement : celle de Rachid Belmokhtar, président d’honneur de la Fondation Tamkine et ancien ministre de l’éducation nationale. Face aux inquiétudes qui accompagnent l’IA – notamment sur l’emploi et le risque de “remplacement de l’humain” – il a invité à déplacer le regard : “Il convient de relever que l’IA peut être une source de changement et répondre à deux objectifs essentiels, à savoir l’amélioration de la qualité et de l’équité.” Pour lui, le pré-sommet a une vertu immédiate : réunir, à Fès, des académiques et experts du Maroc, du Mexique, des Etats-Unis, de Singapour, d’Inde, de Chine et de Hong Kong, afin de faire émerger des idées “qui pourraient contribuer à la promotion de l’IA dans l’éducation”.

La portée de cette rencontre se mesure aussi à ce qu’elle cherche à laisser derrière elle. M. Belmokhtar a proposé la création d’un groupe de réflexion informel, un “groupe de Fès”, destiné à approfondir les problématiques liées à l’éducation et à l’IA. L’idée sonne comme un prolongement naturel d’un pays “en plein chantier” éducatif, où l’intégration des nouvelles données apparaît moins comme un choix que comme une condition de souveraineté. “L’IA, tout en bouleversant certains concepts, apporte de nouvelles approches pédagogiques dont il faut tirer avantage”, a-t-il ajouté, dessinant l’horizon d’une école qui ne subirait pas la technologie, mais la mettrait au service de ses propres priorités.

Cette prudence n’exclut pas la vigilance. Abdelilah Kadili a insisté sur “l’impératif d’éviter les écueils, les risques et les problèmes inhérents à l’utilisation non responsable et non éthique” de l’intelligence artificielle à l’école. Il a appelé à “mutualiser les actions des experts et des universitaires” pour passer d’une approche centrée sur le risque à une IA pensée comme “ressource transformatrice de l’éducation”. Cette phrase résume l’équilibre délicat recherché à Fès : encourager l’innovation sans accepter l’opacité, accélérer sans renoncer à l’éthique, moderniser sans creuser l’écart.

Le pré-sommet s’inscrit, par ailleurs, dans une trajectoire que la Fondation Tamkine revendique depuis plus de dix ans : réforme de l’éducation, transformation numérique, développement du capital humain. Il prolonge aussi un plaidoyer politique et intellectuel : l’appel à une “Décennie africaine de l’éducation”, fondée sur la conviction que l’Afrique doit “façonner activement les transformations technologiques mondiales” plutôt que de s’y adapter après coup. Dans son allocution, M. Kadili a résumé cette intention en des termes sans équivoque : “Ce pré-Sommet (…) affirme que la voix, l’expérience et les aspirations du continent africain ont toute leur place dans le débat mondial sur l’intelligence artificielle et l’éducation.”

À Fès, la journée a enfin pris la forme d’un pont entre héritage intellectuel et course technologique. L’universitaire Abdesamad El Fatemi y a présenté son ouvrage, L’aube de l’intelligence artificielle globale : la marche de formation et les enjeux arabes, rédigé en arabe et en anglais. Il y propose une vulgarisation destinée au grand public tout en rappelant, par le détour de l’histoire des sciences et des mathématiques, l’apport de figures comme Al-Khawarizmi, Ibn Sina ou Ibn Al-Haytham. “Il faut que le monde arabe prenne conscience de sa contribution historique au développement des sciences”, a-t-il plaidé, appelant à mesurer “la course frénétique” vers le développement de l’IA et les choix que le Maroc est appelé à poser pour prendre un leadership régional et continental.

Dans l’architecture même de l’India–AI Impact Summit 2026, ces pré-sommets disséminés dans le monde sont conçus pour produire des contributions régionales “fondées” et des propositions “concrètes” destinées à alimenter les délibérations de New Delhi. Fès entend donc peser, non par le volume des déclarations, mais par la précision de ses orientations. Abdelilah Kadili l’a résumé en une invitation à la responsabilité collective : participer “non pas en simples observateurs, mais en co-auteurs d’une réflexion commune”, car la valeur d’une telle rencontre “ne se mesurera pas à l’élégance des discours, mais à la clarté des orientations dégagées et à la solidité des liens” qu’elle permettra de tisser.

Reste, au bout de cette journée, une question qui dépasse les murs d’un amphithéâtre : l’IA dans l’éducation sera-t-elle un luxe réservé aux mieux dotés, ou un instrument de justice scolaire ? À Fès, la Fondation Tamkine et l’Université Euromed ont voulu donner une direction : faire du Sud global non pas un périphérique du débat, mais l’un de ses centres de gravité. La suite se jouera dans la capacité à transformer les propositions en politiques, les principes en infrastructures, et les promesses en pratiques de classe — là où, finalement, l’avenir technologique prend sa forme la plus concrète : dans la main d’un enseignant et le regard d’un élève.