À l’UEMF, l’intelligence artificielle mise à l’épreuve de l’humanité

À l’UEMF, l’intelligence artificielle mise à l’épreuve de l’humanité

Hicham TOUATI 

Placées sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, les Rencontres de l’Université Euromed de Fès sur l’Alliance des Civilisations ont donné, les 27 et 28 avril 2026, une portée singulière à l’un des débats les plus décisifs de notre temps : que devient la civilisation humaine lorsque l’intelligence artificielle cesse d’être un simple outil pour devenir une force capable de transformer le savoir, le travail, la décision, la santé, la sécurité, la guerre et jusqu’aux rapports entre les peuples ? À Fès, ville de spiritualité, de savoirs et de médiation, l’UEMF a réussi à faire de cette interrogation non pas un colloque technique réservé aux spécialistes, mais un moment international de réflexion éthique, politique et civilisationnelle.

Selon les indications communiquées lors de la séance inaugurale, ces Rencontres ont rassemblé 2 150 participants représentant 75 nationalités. Les travaux, diffusés en direct sur le site des Nations Unies, ont pu être suivis, selon les organisateurs, depuis 196 pays. Au-delà de ces chiffres, qui traduisent l’ambition internationale de la manifestation, l’événement a confirmé la place que l’Université Euromed de Fès entend occuper dans les débats internationaux sur les grands défis contemporains, à la croisée de l’innovation, de l’éthique et du dialogue entre les civilisations. La conduite des travaux par le professeur Abdelhak Azzouzi, président de la Chaire des Nations Unies pour l’Alliance des Civilisations et membre du Conseil d’administration de l’UEMF, a contribué à maintenir la cohérence d’un débat dense, en donnant leur place aux approches scientifiques, diplomatiques, philosophiques, économiques, culturelles et spirituelles.

Dans son allocution, le professeur Mostapha Bousmina, président de l’Université Euromed de Fès, a donné le cadre général du débat. L’intelligence artificielle, a-t-il rappelé, ne concerne plus quelques domaines spécialisés. Elle investit désormais la santé, l’industrie, la finance, les transports, le droit, l’ingénierie, l’art et les industries culturelles. Avec la convergence des neurosciences, des biotechnologies, des nanotechnologies et de l’informatique quantique, elle pourrait ouvrir des perspectives encore difficiles à mesurer. Le président de l’UEMF a insisté sur les promesses réelles de l’IA, notamment dans le diagnostic médical, la chirurgie de précision, la découverte de médicaments ou la lutte contre certaines pathologies lourdes. Mais son intervention a aussi souligné les risques associés à cette accélération : fragilisation de certains emplois, manipulation des données, désinformation, cyberattaques, dépendance énergétique des data centers, militarisation des technologies intelligentes et perte de souveraineté numérique.

Cette question de la souveraineté a occupé une place importante dans les débats. Pour l’UEMF, elle passe d’abord par la formation des compétences et la constitution d’écosystèmes capables de maîtriser, et non simplement de consommer, les technologies émergentes. Le professeur Bousmina a ainsi rappelé que l’université avait créé dès 2017-2018 une école d’ingénieurs entièrement dédiée à l’intelligence artificielle, présentée comme une première dans l’espace euro-méditerranéen et africain. « Il ne s’agit nullement de nier ou d’arrêter le progrès, mais d’être lucide », a-t-il souligné, appelant à une approche capable d’orienter l’innovation vers le bien-être humain, sans freiner la recherche ni renoncer à l’exigence de régulation.

Mohammed Kabbaj, président du Conseil d’administration de l’UEMF, ancien ministre et conseiller, a replacé cette mutation dans le temps long de l’histoire humaine. Après la révolution agricole et la révolution industrielle, l’intelligence artificielle apparaît comme une rupture d’une autre nature, non seulement parce qu’elle transforme les outils de production, mais parce qu’elle intervient dans les mécanismes mêmes de la décision, de la connaissance et des relations internationales. Ce déplacement du débat a donné aux Rencontres leur tonalité particulière : il ne s’agissait pas seulement de s’interroger sur ce que l’IA peut faire, mais sur ce qu’elle change dans la manière dont les sociétés se pensent, s’organisent et se projettent dans l’avenir.

André Azoulay, conseiller de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a, pour sa part, ramené la réflexion vers les valeurs. Il a exprimé sa fierté de voir le Maroc accueillir à Fès une rencontre de cette ampleur, en présence de nombreux jeunes. Lors d’une interview accordée à universitatv, il a également salué cette participation massive des étudiants, y voyant un signe encourageant pour l’avenir. Dans son intervention, il a toutefois rappelé que le futur des humanités ne saurait être déterminé par la seule technologie. « Je ne crois pas que le futur de nos humanités sera exclusivement déterminé par la technologie », a-t-il déclaré. Les progrès scientifiques, a-t-il observé, interviennent dans un monde traversé par les fractures identitaires, les replis, le rejet de l’autre et les reculs du vivre-ensemble. Pour lui, la technologie reste légitime lorsqu’elle sert l’homme ; elle devient problématique lorsqu’elle prétend penser à sa place. Dans ce contexte, il a présenté l’expérience marocaine, marquée par la coexistence des héritages et des appartenances, comme une ressource possible dans un monde en quête de repères.

Le professeur Mohammed bin Abdulkarim Al-Issa a prolongé cette approche en appelant à un cadre éthique commun. L’intelligence artificielle, a-t-il souligné, a transformé la machine : celle-ci ne se contente plus de stocker les connaissances ; elle analyse, interprète et produit des idées. Pour le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, l’enjeu consiste dès lors à inscrire cette nouvelle puissance dans un horizon moral partagé et à refuser les usages qui s’écarteraient de cette finalité. Miguel Ángel Moratinos, Haut Représentant des Nations Unies pour l’Alliance des Civilisations et envoyé spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la lutte contre l’islamophobie, a mis en garde contre le risque d’un « totalitarisme technologique » pouvant déboucher sur un « totalitarisme culturel ». Derrière cette formule, une interrogation politique demeure : qui conçoit les algorithmes, qui les contrôle et selon quelles valeurs ?

Les interventions gouvernementales ont apporté un éclairage plus opérationnel. Younes Sekkouri, ministre de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, a refusé les deux attitudes extrêmes qui dominent souvent le débat : la peur d’une machine appelée à remplacer l’homme et l’enthousiasme naïf d’une technologie qui résoudrait mécaniquement les problèmes du monde. L’enjeu, selon lui, réside dans la capacité des sociétés à former les individus à ces nouveaux outils afin qu’ils ne soient pas marginalisés par la transformation en cours. Amal El Fallah Seghrouchni a, de son côté, défendu le choix marocain d’une « troisième voie » : une approche équilibrée, souveraine et tournée vers le développement durable, l’amélioration de l’administration et l’augmentation des capacités des citoyens.

À l’issue des allocutions d’ouverture, la cérémonie de remise des prix des « États-Unis du Monde » et de la Fondation Méditerranéenne est venue distinguer trois engagements en faveur du dialogue, de la paix, du développement et des valeurs humaines partagées. Le Prix Méditerranéen « Paix et juste milieu » 2026 a été décerné au professeur Mohammed bin Abdulkarim Al-Issa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale ; le Prix Méditerranéen « Développement » 2026 à Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration ; et le Prix Méditerranéen « Institution » 2026 à l’Alliance des Civilisations des Nations Unies, UNAOC.

Le programme des Rencontres a permis d’aborder un large éventail de questions : gouvernance mondiale de l’IA, transparence, responsabilité, confiance, santé, cybersécurité, villes intelligentes, mobilité, robotique, infrastructures autonomes, valeurs humaines communes et vivre-ensemble à l’ère numérique. La présence importante des jeunes a constitué l’un des marqueurs de ces Rencontres. Elle a rappelé que les choix liés à l’intelligence artificielle ne concernent pas seulement les experts, les gouvernements ou les grandes entreprises technologiques, mais aussi les générations qui devront vivre avec les décisions prises aujourd’hui.

Au terme des travaux, la Déclaration de Fès a fixé les principales orientations issues de la rencontre. Ce texte, à portée déclarative, affirme notamment que le développement et l’usage de l’intelligence artificielle doivent être « pleinement orientés vers le bien-être de l’humanité, la préservation de la dignité humaine et la promotion d’un avenir commun fondé sur la justice et l’équité ». Il plaide pour une gouvernance mondiale éthique et concertée, fondée sur la transparence, la responsabilité, la sécurité et la confiance, tout en tenant compte des souverainetés nationales et des spécificités culturelles. Il insiste également sur l’explicabilité des systèmes d’IA, les mécanismes d’évaluation, d’audit et de certification, la lutte contre la désinformation, les discours de haine et les usages susceptibles d’aggraver les conflits.

La Déclaration accorde enfin une place particulière à la jeunesse, à la réduction des fractures numériques, au développement d’écosystèmes d’innovation souverains et à l’intégration des sciences humaines et sociales dans la conception des technologies. Elle ne constitue pas, en elle-même, un instrument contraignant, mais elle fixe un cadre de principes appelé à nourrir les coopérations, les politiques publiques et les futures réflexions sur la gouvernance de l’intelligence artificielle.

Ces Rencontres n’ont pas apporté de réponse définitive aux interrogations que soulève l’intelligence artificielle. Elles ont toutefois mis en évidence la nécessité d’un débat international, interdisciplinaire et éthique sur une technologie dont les effets dépassent désormais le seul champ scientifique. En accueillant cette discussion, l’Université Euromed de Fès a confirmé son rôle de plateforme académique ouverte sur les grands enjeux contemporains. Reste désormais à traduire ces principes en formations, en coopérations, en politiques publiques et en mécanismes de suivi. Car l’intelligence artificielle ne sera véritablement au service de l’humanité que si les sociétés se donnent les moyens de la comprendre, de la maîtriser et d’en orienter les usages.