UGTM : le pari Allakouch, ou l’épreuve d’une unité retrouvée
Hicham TOUATI
À Salé, le congrès national extraordinaire de l’Union générale des travailleurs du Maroc a porté Youssef Allakouch à la tête d’une centrale syndicale historique. Mais derrière l’unanimité du vote se joue un enjeu plus profond : savoir si l’UGTM peut transformer une crise interne en nouveau départ, et une transition organisée en véritable relance syndicale.
Le 26 avril 2026, l’Union générale des travailleurs du Maroc n’a pas seulement changé de secrétaire général. Elle a tenté de reprendre la main sur son propre récit. En élisant Youssef Allakouch à l’unanimité, au terme d’un congrès national extraordinaire tenu à Salé, la centrale syndicale a voulu donner à une séquence de tensions internes une issue institutionnelle, lisible et pacifiée. Le geste n’est pas anodin. Dans une organisation où l’histoire, la loyauté partisane, les équilibres régionaux et les attentes sociales pèsent lourd, une succession ne se résume jamais à un simple passage de témoin.
Depuis plusieurs semaines, l’UGTM traversait une zone de turbulences. Des voix internes avaient appelé à une clarification de la gouvernance, des interrogations avaient émergé autour du fonctionnement de la centrale, et l’idée d’un congrès extraordinaire s’était progressivement imposée comme une sortie politique autant qu’organisationnelle. En choisissant la voie du congrès plutôt que celle de l’enlisement, l’organisation a cherché à préserver ce qui constitue, pour toute centrale syndicale, son bien le plus précieux : sa capacité à parler au nom des travailleurs sans donner l’image d’une maison divisée contre elle-même.
L’élection de Youssef Allakouch intervient ainsi au terme d’un moment délicat. Elle succède au retrait d’Enaam Mayara, figure centrale de l’UGTM ces dernières années, dont le départ de la première responsabilité ne saurait être réduit à une simple fin de mandat. Mayara incarnait une étape, un style, une manière d’occuper l’espace syndical dans un paysage marocain où les centrales doivent composer avec la pression sociale, la concurrence intersyndicale, les contraintes du dialogue avec le gouvernement et les attentes d’une base souvent impatiente de résultats concrets. Son retrait a ouvert la voie à une recomposition que le congrès extraordinaire a voulu encadrer, ritualiser et refermer dans les formes.
Mais l’unanimité, en politique comme dans le syndicalisme, n’épuise jamais la réalité. Elle peut traduire un consensus sincère, comme elle peut aussi exprimer le choix collectif de ne pas exposer davantage les fractures. C’est là que commence la véritable épreuve pour Youssef Allakouch. Son élection lui donne une légitimité formelle incontestable ; elle ne lui garantit pas encore l’autorité durable dont il aura besoin pour gouverner, arbitrer, écouter, convaincre et réconcilier. Une centrale syndicale ne se dirige pas seulement depuis une tribune de congrès. Elle se reconstruit dans les sections, les fédérations, les unions territoriales, les entreprises, les administrations et les négociations difficiles où se mesure la solidité d’une ligne.
Le profil du nouveau secrétaire général n’est pas sans importance. Issu du monde de l’enseignement, rompu aux mécanismes syndicaux et aux négociations sociales, Youssef Allakouch arrive avec une connaissance du terrain qui peut constituer un atout décisif. Il connaît les attentes des fonctionnaires, les crispations du monde éducatif, les limites du dialogue social lorsqu’il se réduit à des annonces, mais aussi la nécessité de transformer les revendications en acquis négociables. Cette expérience peut l’aider à éviter deux écueils : l’excès de radicalité sans débouché, et la modération sans résultats.
Son premier défi sera interne. L’UGTM doit refermer les blessures sans les nier. Une organisation qui prétend défendre les travailleurs ne peut pas se contenter d’une unité déclarée ; elle doit produire une unité vécue, visible et vérifiable. Cela suppose de rouvrir les canaux d’écoute, de clarifier les règles de gouvernance, de renforcer la transparence interne et de redonner aux structures territoriales et professionnelles le sentiment qu’elles ne sont pas convoquées seulement au moment des congrès. L’autorité d’un secrétaire général se mesure aussi à sa capacité à faire de la discipline collective autre chose qu’un silence imposé.
Le deuxième défi est social. Le Maroc traverse une période où les attentes des salariés, des fonctionnaires, des retraités, des jeunes actifs et des catégories précaires sont fortes. Le coût de la vie, les salaires, la protection sociale, les conditions de travail, les libertés syndicales et la qualité du dialogue social constituent autant de dossiers sur lesquels les centrales sont attendues. Dans ce contexte, l’UGTM ne pourra pas se contenter de capitaliser sur son histoire. Elle devra prouver sa capacité à redevenir une force de proposition, de médiation et, lorsque nécessaire, de mobilisation.
Le troisième défi est politique, et il est plus subtil. L’UGTM entretient historiquement une relation organique et symbolique avec le Parti de l’Istiqlal. Cette proximité constitue à la fois une ressource et une contrainte. Elle peut offrir un ancrage, une mémoire, des relais et une cohérence idéologique. Mais elle expose aussi la centrale au soupçon d’alignement lorsque les intérêts des travailleurs exigent une parole plus autonome. Pour Youssef Allakouch, l’équilibre sera délicat : préserver le lien historique sans laisser l’organisation se confondre avec une simple extension partisane ; assumer une appartenance sans affaiblir l’indépendance syndicale.
C’est précisément sur ce terrain que se jouera la crédibilité de la nouvelle direction. Une centrale syndicale forte n’est pas celle qui rompt avec tous ses alliés, mais celle qui sait parler avec eux sans se taire devant eux. Elle n’est pas non plus celle qui multiplie les postures, mais celle qui choisit ses batailles, documente ses revendications, prépare ses négociations et rend compte à sa base. Dans un environnement social complexe, la protestation reste un droit et parfois une nécessité ; elle gagne toutefois en portée lorsqu’elle s’appuie sur une stratégie lisible, des priorités hiérarchisées et une parole syndicale tenue dans la durée.
Le congrès de Salé a donc valeur de seuil. Il clôt une période de contestation interne, mais il ouvre surtout une période d’obligation. L’UGTM a voulu montrer qu’elle savait régler ses différends dans le cadre de ses institutions. Reste désormais à démontrer que cette clarification n’était pas seulement une mise en ordre de façade, mais le point de départ d’un travail plus profond sur la méthode, la présence au terrain et l’efficacité revendicative. La différence entre une transition réussie et une simple alternance se mesure toujours après le congrès, lorsque les applaudissements se sont tus.
Youssef Allakouch hérite ainsi d’une responsabilité plus lourde qu’un mandat. Il reçoit une organisation ancienne, respectée, mais appelée à se réadapter ; une base militante qui attend des signes ; un environnement social exigeant ; et une mémoire syndicale qui ne pardonne pas longtemps les promesses sans traduction. Sa réussite dépendra moins de l’unanimité qui l’a porté que de sa capacité à transformer cette unanimité en confiance active.
À Salé, l’UGTM a choisi de ne pas laisser ses tensions dicter son avenir. Elle a préféré le congrès à la rupture, la procédure à la confusion, la succession organisée au prolongement de l’incertitude. Ce choix lui donne un répit. Il ne lui donne pas encore une victoire. La nouvelle ère Allakouch commence donc moins par un triomphe que par une exigence : prouver que l’unité retrouvée peut devenir une force sociale, et que la continuité institutionnelle peut porter un véritable renouveau syndical.













